Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Les SES au Grand Air

Un blog de ressources pour les sciences économiques et sociales

Hors-jeu !

Hors-jeu !

En cette période d’Euro 2016, la France est comme coupée en deux : d’un côté, les passionnés et les supporters de la première heure (comme messieurs Boutet et Labonnelie !) qui voient dans cet évènement une source de cohésion sociale par la manifestation de symboles identitaires rassembleurs (l’hymne national, le maillot bleu ou encore l’esprit d’équipe). De l’autre, les indifférents et les cyniques (comme mesdames Boulard et Decosne !) qui conçoivent le football comme l’illustration des maux de notre temps à l’instar de la financiarisation économique et du culte de l’individu.

Un livre récent sur le football réussit néanmoins l’exploit de réconcilier les deux camps (Débordements. Sombres histoires de football, O.Villepreux, S.Mouhouby & F.Bernard, éditions Anamosa, 2016, 261p.). Cet ouvrage, rédigé par deux journalistes sportifs et un médecin du sport, retrace treize histoires méconnues de personnalités proches du milieu du football (joueurs, dirigeants, agents et même supporters) restées dans l’ombre de l’histoire officielle du ballon rond. Il s'agit donc d'une passionnante histoire officieuse qui brosse treize portraits faisant état des résistances, des violences, des gloires éphémères qui ont émaillé ce que l’on nomme pudiquement « le monde du football » mais qui est en réalité situé au carrefour d’enjeux sociaux, économiques et politiques qui débordent largement (sur) le cadre sportif.

Il en est ainsi par exemple de l’histoire de Mathias Sindelar, brillant attaquant de la phénoménale équipe d’Autriche des années 1930 (surnommée Wunderteam, "l'équipe des merveilles"), qui décide lors d’un match amical contre l’Allemagne de ne pas respecter les consignes dictées par ses dirigeants. En effet, ce match intervient quelques semaines après l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne nazie, et il est prévu que les deux équipes fassent symboliquement match nul devant un parterre d’officiels nazis. Mais Sindelar, plus par amour du jeu que par réelle conviction politique d’ailleurs, refuse d’obéir et va inscrire un but et délivrer une passe décisive pour donner la victoire à l’Autriche devant les officiels nazis interloqués face à un tel culot. Qui sera bien vite puni…

Autre histoire passionnante, celle d’Eduard Streltsov, joueur soviétique des années 1950 tombé dans l’oubli et évacué des mémoires… Sauf de celle du grand joueur brésilien Pelé qui a déclaré à son sujet : « Mon plus grand rival ? Eduard Streltsov. Et encore, je pense qu’il était meilleur que moi. » Mais alors comment un tel talent, capable selon les dires de ses anciens coéquipiers de remonter le terrain en driblant sept à huit joueurs avant de marquer, a-t-il pu être rayé de l’histoire officielle du football ? C’est qu’il évolue dans un pays qui voit d’un mauvais œil la gloire soudaine d’un joueur de football, véritable idole de tout un peuple, qui contrevient à l’esprit collectif qui caractérise l’idéologie communiste (mais qui fait surtout de l’ombre aux dirigeants communistes de l’époque). Aussi, le pouvoir politique va s’appliquer à briser méthodiquement la carrière de Streltsov et à faire disparaître son nom de l’histoire du football et, plus largement, de l’histoire soviétique. Seule une statue à son effigie située à l’entrée du stade qui abrite le club du Torpedo Moscou, qui l’a vu débuter, rappelle l’existence de cette étoile filante du football fauchée en plein vol parce que trop talentueux.

On peut enfin, pour illustrer comment le milieu du football peut briser moralement et physiquement les joueurs qui y évoluent, évoquer l’histoire du dénommé Breno. Sacré meilleur joueur du championnat brésilien dans son club de Sao Paulo en 2007, il va – sans le vouloir vraiment mais parce que c’est ainsi que le marché du football fonctionne (eh oui, la mobilité du facteur travail !) – être transféré pour la coquette somme de 12 millions d’euros dans le club allemand du Bayern Munich. A 22 ans, le défenseur brésilien se retrouve dans un pays dont il ne maîtrise ni les codes culturels ni le langage. De plus, le club bavarois se montre peu à l’écoute du jeune brésilien, tout en lui faisant comprendre que ses performances ne sont pas suffisantes au regard de l’argent investit pour le faire venir au club. Loin de son pays natal, remplaçant, frustré puis gravement blessé alors même qu’il commençait à prendre ses marques sur le terrain, Breno va être enseveli sous le poids qui pèse sur ses fragiles épaules et trouver refuge dans l’alcool, jusqu’au drame final…

Ces petites histoires font connaître des aspects du football que les instances officielles préféreraient voir rester dans l’ombre, alors même qu’elles permettent d’éclairer la grande histoire du football en dévoilant les coulisses d’un sport dont la popularité est telle qu’elle a été, qu’elle est et qu’elle sera mise au service de finalités politiques ou économiques. Les passionnés de football se régaleront de cet ouvrage en découvrant des joueurs exceptionnels mais non retenus par l’histoire du sport, et en rentrant dans le détail de controverses connues mais passées sous silence (comme le scandale du Calciopoli). Et ceux qui ne supportent pas le football y trouveront une analyse détaillée des rouages qui font des footballeurs (les « pousseurs de citrouilles » comme on disait dans le Périgord de mon enfance !) des agents au service d’enjeux qui les dépassent, et seront donc renforcés dans leur opinion !

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article