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Les SES au Grand Air

Un blog de ressources pour les sciences économiques et sociales

La mondialisation de l'inégalité

Il paraît souvent compliqué de saisir la relation existante entre mondialisation et inégalité : pour certains économistes, il paraît évident que la mondialisation des échanges commerciaux a permis une réduction des inégalités au niveau mondial, tandis que d’autres mettent au contraire l’accent sur les dégâts causés par une mondialisation outrancière qui creuserait les écarts entre pays développés et pays en développement. Afin d’y voir plus clair dans ce débat, la lecture du livre de François Bourguignon interrogeant la relation entre ces deux phénomènes paraît indispensable (La mondialisation de l’inégalité, Seuil/La République des idées, 2012, 104p.).

Cet ouvrage part d’une question simple : quels sont les effets de la mondialisation sur les inégalités observées dans le monde ? L’auteur propose alors une réponse en deux temps : d’abord, il observe qu’après une hausse continue des inégalités entre pays depuis deux siècles, on assiste à un retournement depuis la fin des années 1980 où l’on observe une baisse sensible de ces inégalités : « si l’on vivait vingt fois mieux en France et en Allemagne qu’en Chine et en Inde il y a vingt ans, l’écart a aujourd’hui diminué plus que de moitié » nous dit Bourguignon. Ensuite, il montre que dans le même temps les inégalités au sein de nombreux pays ont eu au contraire tendance à s’accroître durant la même période : le cas le plus emblématique est celui des Etats-Unis où « l’inégalité est revenue actuellement à un niveau jamais observé depuis un siècle ».

D’après l’auteur, la mondialisation des échanges est à l’origine de la baisse des inégalités entre pays. Cette baisse peut se comprendre de trois façons : premièrement, la croissance du commerce mondial depuis les années 1990 s’explique en grande partie par l’attractivité des pays en développement qui proposent une main d’œuvre peu qualifiée relativement moins coûteuse que celle des pays développés. Le transfert d’unités de production dans les pays émergents a ainsi contribué au développement de leur économie, ainsi que de la demande intérieure stimulée par cet afflux de travail relativement mieux rémunéré que les emplois disponibles jusqu’alors. Aussi, si le coût du travail reste relativement peu élevé, les salaires versés aux travailleurs peu qualifiés de ces pays ont eu le mérite de sortir des individus de l’extrême pauvreté en leur procurant un emploi et un revenu stables.

Deuxièmement, la dynamique d’externalisation d’activités au sein de pays émergents a permis à des entreprises locales de grandir et de s’imposer progressivement comme des acteurs importants sur la scène du commerce international : or, les rémunérations des dirigeants de ces groupes se sont indexées sur celles perçues par les dirigeants de grands groupes occidentaux, tirant à la hausse les revenus de l’élite économique des pays émergents.

Troisièmement, les entreprises et groupes des pays émergents voient l’essentiel de leurs gains de productivité provenir de l’imitation des techniques de production déjà mises en œuvre au sein des pays développés, alors que ces derniers doivent innover afin de provoquer ces gains de productivité. Ce processus de « rattrapage économique » fait donc que les pays émergents « avancent plus vite » que les pays développés : on dit ainsi que ces derniers sont parvenus à la « frontière technologique » et ne se développent qu’à mesure où cette frontière est repoussée par l’innovation, tandis que les pays émergents demeurent encore en-deçà de cette frontière et peuvent se développer uniquement par l’imitation de produits et procédés déjà mis au point par les pays développés.

Mais alors que la mondialisation des échanges permet un rapprochement des niveaux de vie entre les pays intégrés au commerce mondial, on observe au même moment un accroissement des inégalités au sein de la plupart de ces mêmes pays. Cette situation peut s’expliquer selon l’auteur par deux principaux éléments. D’abord, la mondialisation, facilitée par la mobilité des capitaux, a mis en concurrence directe les salariés se trouvant dans de nombreux pays. Ainsi, les travailleurs peu qualifiés de pays développés ont été victimes de cette concurrence puisqu’ils ont été progressivement remplacés par des travailleurs issus de pays émergents dont le coût était bien plus faible. En effet, la productivité des travailleurs peu qualifiés étant faible, le moyen d’augmenter la rentabilité du travail pour les employeurs réside dans la baisse des coûts salariaux. De fait, cette évolution a fragilisé les travailleurs peu qualifiés des pays développés qui ont souvent été exposés au chômage et à la difficulté de retrouver un emploi faute de compétences ou de qualifications suffisantes.

Ensuite, à l’autre bout de l’échelle, cette logique de mondialisation de la production a permis une augmentation importante des profits et de la rémunération du capital qui a principalement profité aux dirigeants de grands groupes ou aux détenteurs de capitaux (matériels ou financiers). Le niveau des très hauts revenus a donc explosé ce qui n’a fait qu’accroître l’écart entre les plus riches et les plus pauvres aussi bien en Inde, au Brésil ou encore aux États-Unis. En d’autres termes, la mondialisation, poussée à son paroxysme par une libéralisation et une dérégulation économique de plus en plus prononcées, a contribué à creuser plus encore les inégalités « par le haut », tandis que les économies développées faisant face à une désindustrialisation liée à la concurrence des pays émergents sur le secteur de la main d’œuvre peu qualifiée ont vu s’accroître les inégalités « par le bas »

L'analyse par Bourguignon de l'interaction entre mondialisation et inégalité est donc nuancée : s’il a permis un rapprochement des niveaux de vie entre pays en permettant à des millions d’individus de sortir de la grande pauvreté, il est aujourd’hui à l’origine d’un creusement des écarts de revenu au sein des pays. François Bourguignon invite alors à se saisir des outils disponibles afin de lutter contre ces inégalités qui possèdent des effets néfastes à plusieurs niveaux, et particulièrement sur la cohésion sociale. Il propose par exemple de limiter le creusement des inégalités « par le haut » en usant d’une fiscalité plus progressive et d’une redistribution par l'impôt plus importante, tout en prônant une redistribution non-monétaire axée sur le développement de politiques éducatives visant à limiter le creusement des inégalités « par le bas » en donnant de meilleures qualifications aux individus qui sortent du système scolaire et en leur assurant ainsi une meilleure employabilité.

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