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Les SES au Grand Air

Un blog de ressources pour les sciences économiques et sociales

Réformer l’État ? #1 : Une introduction

A-t-on encore besoin de l’État ? Pour comprendre le fondement d’une telle question, il faut se souvenir du constat émis par Pierre Rosanvallon il y a une trentaine d’années dans son ouvrage La crise de l’État Providence. Selon lui, l’État (définit comme la réunion de l’État central, des collectivités territoriales et des organismes de Sécurité Sociale) serait soumis à une triple crise : 1) une crise financière qui s’explique en partie par l’émergence d’un chômage de masse qui réduit les ressources de l’État (moins de travailleurs générant moins de cotisations sociales par exemple) tout en augmentant ses dépenses (notamment du fait du versement des allocations chômage). 2) une crise d’efficacité qui se manifeste par l’incapacité des pouvoirs publics à faire diminuer le chômage et à lutter contre la reproduction sociale. 3) une crise de légitimité qui met en doute l’utilisation par les gouvernants des recettes issues des impôts, taxes et cotisations ; les dépenses sociales seraient ainsi instrumentalisées au service du maintien au pouvoir des gouvernants et non pour satisfaire l’intérêt général.

De plus, si le rôle de l’État a été prépondérant dans la bonne tenue de l’économie lors de la période de reconstruction qui fait suite à la Seconde Guerre-Mondiale, les recettes keynésiennes appliquées à cette époque ne semblent plus adaptées au contexte contemporain. En période de conjoncture économique difficile, Keynes prône notamment une relance économique basée sur une politique conjoncturelle expansionniste ; mais cette option semble rendue compliquée dans le contexte français d'une Union Économique et Monétaire (UEM) où la politique monétaire est contrôlée par une banque centrale indépendante et où des critères de convergence économique empêchent de pouvoir réellement pratiquer une relance budgétaire basée sur l’endettement. En outre, la mondialisation de l’économie rend plus difficile l’application d’une politique keynésienne ; elle a bien fonctionné dans les années 1950 car les investissements publics généraient une hausse des revenus qui étaient presque exclusivement dépensée au sein de l’hexagone, générant une hausse de la production, des emplois, des revenus et des recettes fiscales du pays. Désormais, une politique de relance à l’échelle d’un pays est plus risquée car celui-ci risque de ne pas pouvoir récolter les fruits des investissements qu’il a semé ; l’augmentation des revenus des ménages français peut en effet servir à une hausse de la consommation de produits chinois ou allemands, ce qui casse net la dynamique du multiplicateur keynésien.

Face à ce constat, les économistes néo-libéraux considèrent que, puisque l’État n’est pas en mesure d’intervenir efficacement dans l’économie et que les gouvernants peuvent l’utiliser à des fins électorales, il paraît plus approprié de réduire au minimum son rôle dans l’économie. Cette conception d’un État réduit à sa portion congrue sera appliquée au début des années 1980 par le président Ronald Reagan aux États-Unis et par la Prime Minister Margaret Thatcher au Royaume-Uni. Le principe en est simple : il faut supprimer l’ensemble des barrières qui freinent l’activité productive. Cela passe donc par une flexibilisation de l’emploi (réduction des contraintes liées à l’embauche ou au licenciement, flexibilité du salaire…) et par une réduction des dépenses sociales (allocation chômage principalement) qui désincitent les individus à trouver une activité, et une refonte drastique de l’impôt sur le revenu et de sa progressivité afin que la fiscalité ne soit plus un frein à la production de richesses. La réduction du rôle de l’État dans l’économie permet donc la stimulation de l’activité économique, ce qui est bénéfique pour l’ensemble des acteurs : les entreprises et ménages qui voient leurs revenus grossir en haut de la hiérarchie sociale investissent et consomment davantage, et entretiennent alors une dynamique de croissance et de développement économique profitables à tous. Cela renvoie à la théorie du ruissellement (trickle-down) selon laquelle en s’enrichissant, les plus hauts revenus permettent à l’économie toute entière de s’enrichir.

Mais cette théorie possède de fortes limites empiriques : les pays qui ont appliqué ses principes ont vu les inégalités économiques et sociales exploser. Aux États-Unis, le rapport interdécile entre les 10% les plus pauvres et les 10% les plus riches est passé de 9 au début des années 1980 à 12 actuellement. Il semble en effet que lorsque les plus riches s’enrichissent, ceux-ci désirent moins en faire bénéficier le reste de la société que de préserver leur position dominante. Le développement de stratégies d’évasion fiscale, la désintermédiation financière et la forte mobilité des capitaux permise par le mouvement de globalisation financière sont autant d’éléments qui empêchent la théorie du ruissellement de se réaliser. En outre, la théorie du ruissellement repose sur l’hypothèse selon laquelle la recherche de l’amélioration du bien-être individuel conduit nécessairement à l’amélioration du bien-être collectif (la fameuse « main invisible » théorisée par Adam Smith). Mais cela est très discutable puisque lorsqu’un entrepreneur doit décider d’augmenter sa production, de réduire ses coûts salariaux ou de délocaliser, il le fait en considérant les gains ou les coûts directs de ces décisions sans prendre en considération leurs gains ou leurs coûts indirects (détérioration du capital naturel, humain…). Aussi, en n’ « internalisant » pas les coûts environnementaux et sociaux dans ses choix, cet entrepreneur peut très bien améliorer son bien-être tout en dégradant le bien-être collectif.

On le voit, la question de la place de l’État dans l’économie est loin d’être résolue ; elle prête actuellement à de nombreux débats et controverses visant à dépasser l'alternative exposée ci-dessus, et dont la pertinence a été mise à mal par l’épreuve des faits. C’est pourquoi je vous propose d’approfondir cette interrogation passionnante au cours d’une série d’articles qui auront pour objectif d’exposer, à partir d’ouvrages récents, des perspectives permettant de (re)penser le rôle économique de l’État. Il s’agira moins de présenter un projet cohérent de réformes possibles que de recenser les idées – parfois contradictoires – proposées par les économistes afin de rendre l’État plus efficace en matière de fiscalité, de prise en compte de l’environnement ou encore d’investissement public. Parce que les vacances sont un moment de repos intellectuel propice à la réflexion (non, ce n’est pas contradictoire !), je vous souhaite une bonne lecture.

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