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Les SES au Grand Air

Un blog de ressources pour les sciences économiques et sociales

Orwell : le génie sociologique

George Orwell est connu pour ses romans décrivant magnifiquement et dénonçant avec ardeur les dérives totalitaires du régime communiste qui sévit à son époque : La ferme des animaux et – surtout – 1984 sont des œuvres majeures desquelles on ressort différent après la lecture, ce qui est le signe de la force de ces livres. Mais George Orwell (de son vrai nom Eric Blair) est moins connu pour ses récits de voyage puisés dans deux expériences fondatrices de sa vie, qui sont pourtant d’une rare qualité d’analyse et de critique sociales.

La première expérience singulière d’Orwell est celle de la misère, qu’il a retracée dans un ouvrage intitulé Dans la dèche à Paris et à Londres (éditions 10/18, 291p.). Ce n’est pas qu’Orwell se soit retrouvé un jour sans le sou mais c’est que, dépité par les conditions de vie des plus pauvres, il a décidé de s’immerger dans le quotidien des « miséreux » – de Paris et de Londres – afin de pouvoir ressentir dans son corps même toute la violence réservée à ceux qui ont eu la malchance de se retrouver dans une situation de pauvreté. Au cours de son récit, Orwell nous fait d’abord part de ses rencontres avec d’autres mendiants : on y trouve ainsi une émouvante discussion avec un homme fasciné par les étoiles qu’il considère comme un moyen d’échapper à sa condition. Il nous livre aussi ses angoisses, comme celle de contracter une maladie grave au contact de ces hommes dont le corps est détruit – au sens figuré comme au sens propre – par la vie dans la rue. Il décrit enfin de quoi la vie de vagabond est faite, et à quel point elle se révèle aliénante tant l’ennui et « l’oisiveté forcée » sont quotidiens, ce qui empêche toute forme de satisfaction ou d’accomplissement de soi.

Dans cet ouvrage, on retient notamment une séquence qui prend aux tripes et invite à revoir notre propre rapport à la pauvreté et à notre relative ignorance – ou tolérance ? – du phénomène. Elle s’inspire de son expérience de plongeur dans un grand hôtel luxueux du centre de Paris ; les conditions de travail sont indécentes et le rythme imposé insoutenable, à tel point qu’Orwell se demande : « Pourquoi le plongeur doit-il continuer à travailler ? […] Quel plaisir cela peut bien procurer à qui que ce soit de se dire que des hommes sont condamnés à nettoyer des assiettes leur vie durant ». La réponse qu’il apporte est toute aussi cinglante que la question posée : « Je crois que cette volonté inavouée de perpétuer l’accomplissement de tâches inutiles repose simplement […] sur la peur de la foule. La populace, pense-t-on sans le dire, est composée d’animaux d’une espèce si vile qu’ils pourraient devenir dangereux si on les laissait inoccupés. Il est donc plus prudent de faire en sorte qu’ils soient toujours trop occupés pour avoir le temps de penser. ». En reliant son expérience singulière à la hiérarchie sociale qui constitue une société, Orwell rappelle la violence dont peut faire preuve cette dernière à l’égard des « dominés » rien que pour amplifier la gloire des « dominants ». Ce qui, en guise de conclusion, fait dire à l’auteur : « Un hôtel chic, c’est avant tout un endroit où cent personnes abattent un travail de forçat pour que deux cents nantis puissent payer, à un tarif exorbitant, des services dont ils n’ont pas réellement besoin » – sauf à y trouver le signe de leur domination sociale, serait-on tenté de rajouter. De là à penser que la pauvreté soit une des conditions indispensables à l’affirmation du pouvoir des plus riches, il n’y a qu’un pas qu’Orwell franchit avec une audace et une lucidité qui interpellent le lecteur et lui renvoie une image glaçante des rapports sociaux.

La vie d’Orwell étant tout sauf un long fleuve tranquille du fait de convictions sociales et politiques affirmées et défendues coûte que coûte, il décide d’aller combattre en 1937 en Espagne pour contrer les troupes loyalistes au service de Franco. Là encore, Orwell décrit avec un œil aiguisé la guerre telle qu’il l’a connue dans un livre intitulé Hommage à la Catalogne (éditions 10/18, 294p.). Et il nous livre une vision totalement démystifiée de la guerre telle qu’on peut se l’imaginer au travers des représentations collectives. Il raconte par exemple avec une ironie mordante l’inexpérience des troupes qu’il intègre à son arrivée : « Il me semblait affreux que les défenseurs de la République, ce fût cette bande d’enfants en guenilles portant des fusils hors d’usage et dont ils ne savaient même pas se servir. ». Loin de l’image d’Epinal de troupes disciplinées et réglées au cordeau, Orwell montre le quotidien d’une troupe dont les maladresses et les erreurs prêteraient à sourire si l’on ne se situait dans le contexte d’une guerre. On mentionnera parmi les nombreuses anecdotes celle où le commandant de la troupe prend l’initiative d’établir un camp afin de tirer sur les soldats ennemis se trouvant à une distance de 500 mètres alors même que la portée des fusils dont il dispose est de… 150 mètres. L’auteur nous fait donc entrer dans les coulisses de cette guerre et dévoile le quotidien fait d’ennui et d’improvisation soudaine lorsque des combats doivent avoir lieu. Il montre aussi que la guerre n’est pas antagonique avec l’humour : comme lorsque le soldat chargé de crier des slogans révolutionnaires insultant l’ennemi choisit parfois de leur hurler : « Nous venons de nous asseoir pour beurrer copieusement nos tartines. Ah ! Les délicieuses tranches de pain beurrées ! ». Bien entendu, cela est faux mais juste destiné à démoraliser l’ennemi ! De même, lorsqu’au milieu d’une bataille, le soldat qui accompagne Orwell imite le clairon ennemi en plaçant sa main au niveau de la bouche, faisant s’esclaffer les deux soldats.

Enfin, Orwell livre une analyse politique de l’issue de la guerre particulièrement intéressante : il raconte ainsi comment, une fois les fascistes combattus et vaincus, le Front populaire formé par – pour le dire vite – la gauche modérée et communiste s’est désagrégé au profit des modérés. Orwell montre ainsi que lorsque les guerres éclatent, les discours révolutionnaires portés par les communistes connaissent une influence qui s’effrite aussitôt qu’une situation politique stable est retrouvée. La guerre d’Espagne ne fait pas exception : Orwell combat auprès de troupes communistes dont le prestige et les idées sont mises en exergue au cours de la guerre, avant d’être progressivement combattues dès lors que l’ennemi commence à céder du terrain au profit de la mise en place de ce que l’auteur nomme une « démocratie bourgeoise », qui ne fait que peu de cas de l’abolition des hiérarchies sociales et de l’égalité prônées par les communistes.

Orwell est donc un intellectuel qui a su éprouver les côtés les plus sombres de son époque pour en livrer une analyse fine et pleine d’audace. Il restera d’ailleurs marqué physiquement par ces deux périodes : il est blessé par balle à la gorge lors de la guerre d’Espagne, et il gardera jusqu’à sa mort en 1950, à l’âge de 47 ans, une santé fragile suite à son expérience de vagabond. Si ses réflexions portent sur la société d’une époque révolue, son analyse des hiérarchies et de la distinction sociale ou encore sa critique de la labilité des idéologies politiques reste d’une actualité saisissante. C’est à cela que l’on reconnaît les grands penseurs et Orwell fait sans aucun doute partie des grands intellectuels du 20ème siècle. Il a su à la fois décrire avec lucidité les maux de son époque au travers de récits de voyage passionnants tout en prophétisant avec brio ceux des générations à venir dans des romans tout aussi stimulants. Vous l’aurez compris, que vous soyez plutôt récits de voyage ou littérature, il faut lire Orwell : c’est une question de survie intellectuelle !

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