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Les SES au Grand Air

Un blog de ressources pour les sciences économiques et sociales

Réformer l’Etat ? #2 : Pour un Etat au service de l'initiative individuelle

Les commentateurs et experts économiques mettent souvent en évidence que l’intervention de l’Etat dans l’économie se fait au détriment des entrepreneurs, ce qui a pour conséquence de décourager les individus à fonder leur entreprise et/ou à innover. Par conséquent, il faudrait minimiser le rôle de l’Etat dans l’économie pour susciter le désir d’entreprendre et l’innovation. Un ouvrage récent (Repenser L’Etat. Pour une social-démocratie de l’innovation, P.Aghion & A.Roulet, 2011, Seuil/La République des idées, 120p.) montre au contraire que l’Etat peut se révéler un puissant vecteur d’innovation à condition qu’il mène des politiques ciblées et incitatives.

Les auteurs de ce livre s’inscrivent dans la ligne de pensée économique créée par Joseph Aloïs Schumpeter, grand économiste autrichien du début du 20ème siècle : selon lui, l’entrepreneur est une figure centrale de l’économie en ce qu’il instaure une dynamique d’innovation propice à la croissance économique. Celle-ci est liée au mouvement perpétuel de « destruction créatrice », qui correspond à l’idée que les entrepreneurs innovants connaissant la réussite économique sont voués à disparaître (« destruction ») au profit de nouveaux entrepreneurs innovants plus performants (« créatrice ») qui seront eux-mêmes renversés par d’autres innovateurs…

Ce mouvement de « destruction créatrice », en permettant à l’économie de se renouveler sans cesse, est donc le socle de la croissance économique dans la théorie schumpéterienne. Or, disent Aghion et Roulet dans leur ouvrage, l’Etat détient un rôle essentiel dans la mise en place des conditions de réalisation de la « destruction créatrice ». Ces conditions sont simples et tiennent en deux points : 1) il faut faire en sorte de favoriser l’innovation et de soutenir les innovateurs (c’est le versant « créatrice »). 2) il faut veiller à protéger les « perdants » de la course à l’innovation (c’est le versant « destruction »).

Pour parvenir au premier point, les auteurs considèrent que l’Etat possède un triple rôle. Le premier est de veiller à « investir dans l’éclosion des idées ». Cela revient notamment à faire de l’investissement dans l’école (de la primaire jusqu’à l’université) une priorité : la relation entre la qualité de l’éducation et la croissance économique est avérée, ce qui montre donc l’importance de l’éducation dans la « fabrication » des innovateurs de demain. En outre, L’Etat doit permettre l’éclosion des idées en favorisant l’émergence de nouvelles entreprises souvent sources de créativité : à titre indicatif, 50% des innovations aux Etats-Unis proviennent d’entreprises ayant moins de dix ans d’âge, tandis qu’en Europe 90% des innovations proviennent d’entreprises ayant plus de dix ans d’ancienneté. Or, ce fait explique une grande partie du retard européen en matière d’innovation. L’émergence de nouvelles entreprises repose donc sur le soutien de l’Etat aux entreprises innovantes désirant s’installer dans un secteur très concurrentiel (où le foisonnement de concurrents peut être dissuasif) ou sur un secteur peu concurrentiel (où la domination d’une ou quelques entreprises peut être dissuasive). Dans les deux cas, en encourageant de nouvelles entreprises à se lancer, l’Etat peut stimuler l’innovation et, par répercussion, la croissance économique.

Le second rôle de l’Etat afin d’encourager l’innovation est de soutenir les secteurs en devenir. De ce point de vue, les auteurs considèrent que l’« innovation verte » doit être encouragée par les pouvoirs publics au regard de son potentiel de développement économique mais également parce qu’elle répond à la volonté des sociétés contemporaines de lutter contre le réchauffement climatique et ses désagréments (catastrophes naturelles, déplacements de population…). Aussi, il paraît important d’inciter le développement des innovations qui ne possèdent pas d’externalités négatives en termes de pollution et de pénaliser celles qui en possèdent.

Le troisième rôle de l’Etat pour que l’innovation puisse se développer consiste à assurer aux entrepreneurs un cadre institutionnel stable et propice aux investissements. Ainsi, les auteurs démontrent que des éléments tels que le respect des principes démocratiques, de la liberté de la presse ou encore de l’indépendance des pouvoirs politique et économique sont autant de facteurs propices aux investissements et à l’émergence de nouvelles idées. Or, le dernier rapport de Transparency International montre que la France a des efforts à fournir en la matière, puisqu’elle se classe 23ème sur 169 pays évalués, loin de l’Allemagne et du Royaume-Uni (10ème ex-aequo), de la Finlande et du Danemark (respectivement 2ème et 1er du classement). Ce classement s’explique principalement par la collusion assez forte en France entre les pouvoirs économique, médiatique et politique qui peuvent être source de favoritisme dans le fonctionnement de certains secteurs économiques (on peut notamment penser au secteur de la construction et du bâtiment). Dès lors, agir contre ces arrangements – qui sont une forme de corruption – constitue un moyen efficace de renforcer l’innovation en assurant à chaque entrepreneur un contexte institutionnel équitable et propice à la création.

Le soutien de l’Etat a cette course effrénée vers l’innovation a pour contrepartie la destruction régulière de catégories d’emplois devenues obsolètes : ce sont les « perdants » du processus de « destruction créatrice ». Pour Aghion et Roulet, l’Etat doit donc s’assurer de limiter les conséquences négatives de ce processus qui pourraient constituer un frein à l’innovation ; en effet, si le coût de la position de « perdant » est trop élevé, cela peut dissuader de s’investir dans la course à l’innovation. Aussi, l’Etat doit mettre en place des mesures de protection face aux risques liés à l’innovation, et un modèle danois semble se dégager à la fin des années 2000 pour en tracer les grandes lignes. Ce modèle danois de la « flexisécurité » tient en trois points : 1) une grande flexibilité dans les règles d’embauche et de licenciement. 2) une grande générosité dans l’indemnisation du chômage. 3) des politiques actives visant à renouveler régulièrement les compétences des chômeurs afin de faciliter leur adaptation aux évolutions techniques des emplois. En d’autres termes, l’Etat doit s’assurer de l’employabilité des travailleurs en tenant compte du fait que le processus de « destruction créatrice » conduit inexorablement les personnes actives à devoir changer d’activité tout au long de leur carrière au gré des innovations.

Mais ces mesures de soutien de l’employabilité ont un coût et l’Etat doit le financer, notamment par le biais des prélèvements obligatoires. Là encore, les auteurs démontent un préjugé libéral selon lequel le poids des prélèvements obligatoires serait un frein à l’innovation : il n’y a en effet pas de relation établie entre l’un et l’autre. A titre d’exemple, la Suède possède un des taux de prélèvements obligatoires le plus fort en Europe (environ 45% du PIB) tout en ayant un niveau d’innovation parmi les plus forts du continent : la pression fiscale n’est donc pas incompatible avec l’innovation. Elle doit néanmoins être bien ciblée et le cas de la Suède est à ce titre instructif : l’impôt sur le revenu du travail y est fortement progressif (les faibles revenus versent une proportion de leur revenu moindre que les hauts revenus) et sans niches fiscales (dérogations à l’impôt), ce qui permet à l’Etat de mener des politiques redistributives destinées à indemniser les « perdants » de la course à l’innovation. D’un autre côté, l’impôt sur le revenu du capital en Suède est forfaitaire (un même taux d’imposition fixé à 30% quel que soit le niveau de capital possédé). Cela permet de laisser aux détenteurs de patrimoine (financier notamment) des marges suffisamment conséquentes pour pouvoir investir leur argent dans la recherche de nouvelles innovations, ce qui fonctionne plutôt bien en Suède au regard du nombre de brevets déposés par millier d’habitant : en 2010, ce nombre s’élevait à 10 en Suède contre 3 en France où la fiscalité du capital est plus complexe et plus lourde.

Cet ouvrage est donc instructif en ce qu’il montre qu’il n’y a pas d’incompatibilité a priori entre la valorisation de l’initiative individuelle et la présence d’un Etat interventionniste. Au contraire, ce dernier, en mettant en place des incitations mais aussi des protections, participe au développement et au maintien du processus de « destruction créatrice » indispensable au renouvellement des structures de l’économie par l’innovation.

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