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Les SES au Grand Air

Un blog de ressources pour les sciences économiques et sociales

Vers une démondialisation de l’économie ?

Protectionnisme contre protectionnisme : c’est la stratégie choisie par la Commission Européenne pour protéger ses industries de leurs concurrents chinois dans le secteur de l’acier. En décidant de pérenniser les barrières tarifaires et non-tarifaires appliquées aux importations de l’acier chinois, l’Union européenne désire répondre aux subventions massives accordées par la Chine à ses industries. Elle estime en effet que ces subventions donnent l’opportunité aux aciéries chinoises de réduire considérablement leur coût de production, de pouvoir alors fixer un prix à leur produit défiant toute concurrence à l’international, ce qui renforce leur compétitivité-prix et leur capacité à exporter. Le protectionnisme « éducateur » de la Chine visant à faire naître des champions nationaux s’oppose au protectionnisme européen chargé d'aider des industries « vieillissantes » à conserver leur part de marché. Au-delà du constat, cet épisode marque l’entrée du commerce international dans une ère nouvelle : depuis 2012, le PIB mondial croît plus rapidement que le rythme du commerce mondial, interrompant une période de trente-cinq ans au cours de laquelle le commerce mondial entraînait dans son sillage l’activité économique mondiale. Cette rupture de tendance et l’inclinaison des économies à recourir à des mesures protectionnistes ont donné lieu à la formulation d’une hypothèse selon laquelle nous serions en train d’assister à un processus marquant l’épuisement de la dynamique de mondialisation amorcée au 20ème siècle : certains économistes évoquent même un mouvement de démondialisation.   

Cette notion de démondialisation économique, si elle semble aujourd’hui pertinente dans un contexte de ralentissement du commerce international depuis les années 2010, a été formulée avant même qu’intervienne cette contraction des échanges. En effet, comme le rappelle Catherine Mercier-Suissa dans un article du mensuel Ecoflash (La démondialisation, Canopé éditions, 6p., disponible au CDI du lycée), la démondialisation constitue d’abord un projet élaboré pour lutter contre les méfaits de la mondialisation économique et financière. Ce projet a été formulé initialement dans un ouvrage de Walden Bello, sociologue philippin, afin d’émettre une critique acérée des politiques de libre-échange imposées aux pays en développement par les institutions internationales gouvernées par les pays développés (FMI et OMC en tête). Celles-ci contribueraient notamment à appauvrir encore davantage les pays en développement en exposant leur économie à la concurrence internationale, au bénéfice des pays développés qui trouvent dans l’ouverture économique des pays en développement un moyen de conquérir facilement de nouvelles parts de marché et de nouveaux débouchés pour leurs entreprises.

Plus globalement, les économistes partisans du mouvement de démondialisation dénoncent les conséquences néfastes du libre-échange, notamment sur le plan social et environnemental. Ils soulignent que dans la compétition organisée par la mondialisation commerciale, chaque pays doit faire valoir un avantage comparatif afin d’attirer vers lui de nouveaux investissements et de nouvelles richesses. Or, pour bénéficier d’investissements directs à l’étranger (IDE), certains pays peuvent être tentés d’instaurer des normes sociales ou environnementales peu contraignantes de manière à attirer des entreprises séduites par la possibilité de pouvoir diminuer leur coût du travail ou de ne pas avoir à respecter un certain nombre de règles favorables à l’environnement (mais coûteuses) dans la conception des produits. Cette logique de dumping social et environnemental pratiquée par certains pays afin de gagner en compétitivité possède des effets désastreux : lorsqu’un pays décide de diminuer ses exigences en matière social ou environnemental, il encourage les autres pays en compétition avec lui à faire de même pour préserver leur avantage comparatif.

De sorte que lorsqu’un pays décide de se lancer dans une stratégie de rigueur salariale pour faire diminuer son coût du travail et gagner en compétitivité, il incite les pays concurrents à faire de même. Or, cette mise en compétition salariale tend à dégrader le niveau de vie global des populations dont la consommation va reculer, au détriment du volume global de production… De même, un pays choisissant d’être moins contraignant dans les normes environnementales pour attirer des investisseurs peut conduire ses concurrents à prendre la même décision pour conserver leur part de marché, dégradant à un niveau global la situation écologique des pays prenant part à la compétition. La concurrence induite par le libre-échange conduit donc à une situation de dégradation du niveau de bien-être général, tant au niveau salarial qu’environnemental.       

En outre, les thuriféraires de la démondialisation s’en prennent aussi aux effets indésirables de la mondialisation financière. Ils constatent que celle-ci a eu pour effet de démultiplier le nombre de transactions financières à l’échelle internationale tout en réduisant la régulation et la réglementation exercées sur ces flux. Ceci a eu pour conséquence que les marchés financiers ont perdu de vue leur rôle initial de financement de l’activité économique, au profit d’une logique de spéculation visant à faire monter artificiellement la valeur des titres financiers en cherchant à les revendre plus chers que leur valeur d’achat (et ce indépendamment de la valeur réelle de l’entité émettrice de ces titres). Cette activité, beaucoup plus lucrative, est également beaucoup plus risquée comme l’a notamment révélée la crise financière de 2007-2008.  De plus, la possibilité offerte par la mondialisation financière de pouvoir déplacer facilement les flux de capital financier a offert aux firmes multinationales l’occasion de choisir l'endroit où elles s'acquittent de leurs impôts : elles peuvent ainsi librement transférer les bénéfices réalisés dans un pays vers un autre où les conditions fiscales sont plus clémentes - on parle alors de paradis fiscal.

Face à ces dérives liées aux mondialisations commerciale et financières, que faire ? Au niveau commercial, les approches en termes de démondialisation proposent de recourir à des mesures protectionnistes visant à tenir compte des coûts sociaux et/ou environnementaux liés à la conception des produits importés. En renchérissant le prix de produits fabriqués dans des conditions sociales et/ou environnementales jugées insuffisantes, on affecte leur compétitivité et on encourage l’investissement dans l’ « innovation sociale » soucieuse des conditions de travail et salariales, ainsi que dans l’ « innovation verte » visant à la soutenabilité des processus productifs et à la relocalisation de certains secteurs économiques sur le territoire national. Au niveau financier, il s’agit de contrôler davantage les mouvements de capitaux par la mise en place de règles contraignantes et de taxes sur les transactions financières pour limiter la spéculation, ou encore par l’harmonisation de la fiscalité de pays situés sur un même territoire économique (comme la zone euro) afin d’éviter que certains pays tirent un avantage comparatif de leurs conditions fiscales très avantageuses pour les multinationales – on parle alors de dumping fiscal – comme c’est le cas de l’Irlande.   

Les approches se revendiquant du mouvement de la démondialisation, si elles émettent une critique argumentée, offrent des alternatives différentes à la globalisation actuelle. Un premier courant altermondialiste désire une autre mondialisation plus soucieuse du développement durable : il ne s’agit donc pas pour ses partisans de rompre avec une logique de mondialisation mais de faire en sorte de la rendre compatible avec les enjeux sociaux et environnementaux. Selon la formule écologiste bien connue (« penser global et agir local »), il est nécessaire de penser ces enjeux à un niveau global afin de les résoudre à un niveau local. Un second courant prône un retour aux frontières nationales et à une logique patriotique dans les échanges commerciaux : cela conduit donc à rompre avec les principes de l’ouverture commerciale afin de protéger les producteurs nationaux de la concurrence étrangère.

Il n’existe donc pas un mouvement cohérent et homogène de démondialisation ; les deux principales perspectives offertes montrent des projets politiques contradictoires : alors qu’il s’agit de repenser la mondialisation pour la première, il s’agit de rompre avec elle au profit d’une logique nationaliste pour la seconde. Si cette dernière approche rencontre un vif succès d’opinion pour les partis politiques s’appuyant sur la rhétorique du nationalisme économique – comme en témoignent les exemples du Front National en France, du UKIP en Angleterre ou du VVD aux Pays-Bas –, il n’est pas certain que cet isolement soit une solution viable pour des pays dépendants fortement des importations dans des secteurs clés (l’énergie notamment), et dont le financement externe par endettement dépend largement de prêteurs étrangers - en France, près de 60% des titres de dette souveraine sont détenus par des fonds étrangers.  

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