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Les SES au Grand Air

Un blog de ressources pour les sciences économiques et sociales

Les racines populaires du changement social

Alors qu’un texte de loi s’inscrivant dans la droite ligne de la loi El Khomri et modifiant substantiellement les conditions de négociations professionnelles se profile, il peut être inquiétant de constater qu’au même moment les catégories populaires apparaissent désunies pour défendre leurs intérêts. Composées principalement des ouvriers et des employés, elles recouvrent des situations, des revendications et des représentations professionnelles si hétérogènes qu’il semble inconcevable de les voir se rassembler en un mouvement de résistance au changement social porté par le gouvernement, et encore moins en un mouvement porteur d’un nouveau projet de société plus favorable aux « dominés ». Or, c’est précisément aux mouvements ouvriers à l’origine de changements sociaux majeurs dans l’histoire française que s’intéresse Gérard Noiriel dans un article du Monde Diplomatique du mois de Juin 2016. Il revient sur les conditions d’apparition de ces mouvements et sur les ingrédients qui leur ont permis d’imposer des revendications sociales et un projet politique à l’ensemble de la société – au nom des dominés.

Le premier véritable changement social impulsé par la classe ouvrière intervient au début du 20ème siècle avec la naissance du code du travail en 1910. Il s’agit d’une véritable révolution sociale en ce que cela instaure des règles précises pour encadrer la relation salariale – entre un travailleur et son employeur –, et procure des droits aux travailleurs qui évitent l’apparition de situations d’exploitation alors courantes en cette période d’expansion du capitalisme industriel. Or, relève Noiriel, cette institutionnalisation de la relation salariale provient essentiellement du fait que les classes populaires sont parvenues à s’unifier afin de revendiquer ces avancées sociales. Ce n’était pourtant pas gagné d’avance tant les composantes de cette population étaient éloignées dans leur mode de vie et leur géographie à la fin du 19ème siècle : la catégorie ouvrière se partageait alors entre les ouvriers-paysans dans les territoires ruraux, et les ouvriers-artisans dans les zones urbaines. Mais la crise majeure connue par le capitalisme en cette fin de siècle va déboucher sur une nouvelle révolution industrielle marquée par le développement des grandes usines ; ceci va bouleverser les modes de vie ouvriers en contraignant les paysans à l’exode rural tandis que les artisans doivent abandonner leurs ateliers pour rejoindre les usines – et faire face à la concurrence de la main d’œuvre provenant des campagnes. La réunion de ces deux composantes du monde ouvrier en un même lieu d’exploitation va favoriser la prise de conscience d’intérêts communs et le développement d’organisations syndicales (Confédération Générale du Travail en 1895) et politiques (Parti Ouvrier Français en 1880) pour les défendre – et par là-même l’apparition d’une conscience de classe indispensable à la formation d’une classe sociale selon Marx. La mobilisation massive de cette classe prolétaire va dès lors conduire à l’élaboration d’une législation sociale source de progrès sociaux considérables : lois sur le repos hebdomadaire, sur les retraites ouvrières et paysannes, et donc la naissance du code du travail.

Cette unité du monde ouvrier va néanmoins voler en éclats suite à la première guerre mondiale et à la période de reconstruction qui la suit. On voit alors apparaître une scission entre des secteurs ouvriers relativement bien protégés grâce aux avancées sociales obtenues par des syndicats qui y sont fortement représentés (chemins de fer, postes, services publics), et celui de la grande industrie où la mobilisation perd de son intensité après la répression féroce des grèves insurrectionnelles de 1919-1920. De plus, la grande industrie fait à cette période massivement appel à une main d’œuvre immigrée pour remplacer les ouvriers morts au combat, ce qui nuit à la perpétuation de la tradition de lutte qui y était présente jusque là. En outre, en se perfectionnant au niveau de ses procédés de fabrication, elle nécessite une main d’œuvre qualifiée dont la rareté sur le marché du travail lui fait bénéficier de conditions de travail et de rémunération confortables. On assiste donc dans cette période à une désagrégation des luttes ouvrières par la divergence des intérêts propres à chacune des composantes de cette catégorie sociale.

Ainsi, une dizaine d’années avant l’avènement du Front Populaire, le monde ouvrier apparaît en ordre dispersé et ne laisse pas présager des changements sociaux dont il va pourtant être à l’origine quelques années plus tard. Le tournant intervient avec la crise économique de 1929 qui fragilise le capitalisme industriel et frappe de plein fouet les ouvriers qualifiés jusqu’ici protégés des aléas de la conjoncture : contraints de rogner sur leurs conditions de travail et leurs salaires, la grogne monte au sein des usines. En 1933, un accident sur le site de l’usine Renault à Billancourt faisant huit victimes constitue pour Noiriel l’élément déclencheur de la « réunification ouvrière». Cet évènement tragique fait prendre conscience aux diverses composantes du monde ouvrier que leurs conditions de travail se dégradent et qu’elles ne pourront s’améliorer qu’en affirmant une identité ouvrière seule à même de faire plier le monde patronal. En effet, celui-ci se montre peu amène pour donner suite aux revendications ouvrières, soutenu en cela par les experts et politiques qui considèrent la réduction du temps de travail ou l’amélioration des conditions salariales demandées par les travailleurs comme inacceptables. Pourtant, le développement de conflits sociaux autour de ces questions et le recours à des formes nouvelles de protestation (occupation d’usines à Saint-Chamond en 1935) vont être les prémisses de la victoire électorale du Front Populaire en mai 1936. Cette victoire renforce encore davantage la lutte ouvrière obligeant le secteur patronal à ouvrir la négociation, donnant lieu aux fameux accords de Matignon signés le 8 juin de la même année : on y trouve une hausse des salaires, la limitation de la durée hebdomadaire de travail à quarante heures, les congés payés, la généralisation des conventions collectives,… C’est-à-dire à peu près tout ce qui était jugé irréaliste quelques mois auparavant par les membres des catégories dominantes ! Cela fait dire à Noiriel : « Finalement, la principale leçon que l’on peut tirer du Front Populaire, c’est que des revendications sociales que les experts, les gouvernants et les patrons jugeaient « utopiques », « irréalistes » voire « suicidaires » deviennent légitimes quand les dominés parviennent à construire un rapport de forces qui leur est favorable ».

Si le conflit social peut être un facteur majeur du changement social – et notamment en la faveur des dominés –, ce détour historique nous rappelle que son efficacité dépend en grande partie de la capacité des acteurs qui en sont à l’origine de s’unir autour d’une identité et de revendications communes. De même, Noiriel nous rappelle le rôle de déclencheur que peut constituer une crise économique, en fragilisant les catégories sociales les plus vulnérables et en rapprochant ainsi leurs mode de vie et intérêts. Si l’histoire ne doit pas être utilisée pour réaliser des paris hasardeux sur l’avenir, elle nous permet néanmoins de repérer des tendances favorables à la constitution de conflits sociaux majeurs : de ce point de vue la fragilisation de la protection des travailleurs, qui risque de se produire avec la volonté de flexibiliser le marché du travail affichée par le gouvernement, peut renforcer la porosité de la frontière actuelle entre les différentes composantes des catégories populaires (ouvriers/employés, qualifiés/non qualifiés, secteur public/privé). Dès lors, les mesures prises par le gouvernement d’Edouard Philippe préparent peut-être le terrain à un conflit social majeur : cela dépendra de la capacité des organisations syndicales et politiques à se faire les relais de la voix des travailleurs, et donc de la capacité des gouvernants à procéder à un dialogue social de qualité qui puisse empêcher la reconstitution de l’unité des classes populaires.                        

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