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Les SES au Grand Air

Un blog de ressources pour les sciences économiques et sociales

La croissance du PIB à tout prix ?

« 1,5 % ». Ce chiffre hante les cabinets ministériels des pays européens puisqu’il symbolise le seuil critique à partir duquel la hausse de la production de biens et services nécessite une création d’emplois suffisamment forte pour faire reculer le taux de chômage. Sur l’année 2016, le PIB allemand a cru de 1,9% tandis que celui de la France a augmenté de 1,2%. Ce différentiel de croissance entre les deux pays, qui perdure quasiment sans discontinuer depuis une décennie, constitue un élément de compréhension de l’écart conséquent entre le taux de chômage allemand et français : en 2016, selon Eurostat, il atteint 4,1% outre-rhin contre 10,1% dans l’hexagone, soit plus du double. On peut déduire de ce constat que l’augmentation plus marquée du PIB en Allemagne a permis de lutter plus efficacement contre le chômage en étant à l’origine de nombreuses créations d’emploi, contrairement à la France où le nombres d’actifs touchés par le chômage a bien du mal à redescendre. De là à en déduire que les actifs allemands sont mieux lotis que leurs voisins français, il y a un pas que beaucoup d’analystes et de commentateurs franchissent allègrement…

Pourtant, si le PIB constitue un indicateur important à plus d’un titre, il ne fournit pas certaines informations déterminantes, comme le souligne un article paru dans le quotidien Le Monde daté du 18 Août 2017. Ainsi, le PIB n’indique pas que les emplois créés en Allemagne grâce à la croissance de la production ont principalement contribué à faire croître la précarité des travailleurs. En effet, si le taux de chômage allemand atteint un niveau historiquement bas, près de 20% des actifs y exercent une activité atypique. Une part croissante des travailleurs sont embauchés par le biais de contrats à temps partiel, à durée déterminée ou encore à activité réduite, ce qui fragilise considérablement les travailleurs les moins qualifiés et les moins bien rémunérés. Ces derniers occupent donc un emploi, mais celui-ci ne leur assure en rien une protection suffisante contre la précarité et la pauvreté. Comme l’indique Peter Krause, économiste à l’Institut économique de Berlin, « le chômage a souvent cédé la place à des contrats atypiques ».

Autrement dit, la croissance de la production allemande se nourrit de la création d’emplois précaires qui, s’ils sont sources de compétitivité en ce qu’ils contribuent à une baisse du coût du travail, signifient néanmoins qu’une part considérable de la population active ne peut plus compter sur ses revenus du travail pour vivre décemment. Or, cet aspect de la croissance économique allemande n’est pas rendu visible par un indicateur comme le PIB, qui n’indique pas la montée considérable des inégalités au sein de la société allemande. D’ailleurs, dans une tribune dans le journal Le Monde paru le 2 juin 2017, l’historien allemand Hartmut Kaelble constate que les inégalités sociales sont plus fortes en Allemagne qu’en France, et qu’il faut donc se garder des illusions portées par ce qui est souvent présenté comme un « modèle allemand ». A ne lire la « réussite » de ce modèle qu’à la lorgnette de la croissance du PIB, on sous-estime les effets néfastes dont cette croissance peut être porteuse en termes d’inégalités…     

Au bout du compte, deux modèles semblent s’opposer aujourd’hui : d’une part, un modèle qui repose sur une croissance du PIB dynamique permettant de faire reculer le taux de chômage par la création d’emplois précaires qui ont le désagrément de faire croître les inégalités ; ce modèle domine en Allemagne mais aussi dans les pays anglo-saxons. D’autre part, un modèle qui ne parvient pas à créer suffisamment de croissance économique pour faire reculer le taux de chômage mais qui déploie un filet de sécurité sociale suffisamment robuste pour limiter les inégalités sociales ; ce modèle est particulièrement prégnant en France.

Ces deux modèles n’ont donc rien de particulièrement enviable, et les annonces récentes du gouvernement concernant la nécessité de transformer le modèle français ont le mérite de la lucidité. Néanmoins, l’observation du détail des mesures prises par le gouvernement pour mener à bien cette transformation laisse songeur : il s’agit de faire croître le PIB français à tout prix en rendant le marché du travail plus flexible, quitte à fragiliser la situation des travailleurs et à laisser se développer les inégalités au sein du pays. Avec cette mesure, fidèle au projet sur lequel Mr Macron a été élu, la France va donc se rapprocher progressivement du « modèle allemand ». Du point de vue du PIB, c’est une bonne nouvelle ; du point de vue des inégalités sociales, cette perspective est moins réjouissante.

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