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Les SES au Grand Air

Un blog de ressources pour les sciences économiques et sociales

La politique en taxi !

Recenser ses conversations avec les chauffeurs de taxi du Caire pour dresser le portrait sans fard d’une société étouffée par l’autoritarisme du pouvoir politique égyptien : c’est l’ambition réussie de l’ouvrage de Khaled Al Khamissi intitulé sobrement Taxi (Actes Sud, 2009, 7,50 €). En nous plongeant dans l’ordinaire des conversations entretenues avec ces figures de la vie égyptienne, Al Khamissi parvient à nous faire ressentir le caractère extraordinaire du destin tragique de la population de son pays. Prisonniers d’un pouvoir exécutif tout puissant et répressif, ces paroles échangées par l’auteur dans le cadre feutré d’un taxi apparaissent comme des actes de résistance, de réflexion et de rêverie dans un contexte où la liberté d’expression est réduite à peau de chagrin.

Les conversations transcrites dans ce recueil datent de 2009 au moment où le pouvoir politique est confisqué par Hosni Moubarak, mais son contenu reste d’une virulente actualité au regard de l’usage du pouvoir exécutif par l’actuel président de la République Abdel Fattah Al-Sissi. Ce dernier, élu dans des conditions controversées, se situe en effet dans la droite ligne des dirigeants dont la tolérance vis-à-vis de l’état de droit et de la liberté d’expression est toute relative. Ce qui donne à la société égyptienne un aspect démocratique, puisque des élections se sont tenues et ont abouti à l’élection d’un Président, alors même qu’elle se trouve privée des libertés indispensables à l’exercice d’un contre-pouvoir politique digne de ce nom. On est ainsi en présence d’une « démocratie illibérale ».

Cette asphyxie démocratique se traduit par l’apathie du secteur économique et l’impossibilité pour les contre-pouvoirs de fonctionner correctement. C’est notamment le cas des médias égyptiens qui s’apparentent davantage à un outil de propagande destiné à canaliser l’opposition politique qu’à fournir une information critique et complète à la population. Evidemment, cet artifice médiatique n’échappe pas aux citoyens qui ne peuvent qu’exprimer leur dégoût face à cette parodie démocratique ; c’est le sens des propos d’un des chauffeurs de taxi rencontrés par l’auteur : « J’aimerais bien savoir si quelqu’un a dit au ministre de l’Information, à son prédécesseur et à celui d’avant, que nous étions des retardés mentaux […]. Entre nous ils nous fatiguent avec les nouvelles du président à tous les journaux […]. Qu’est-ce que j’en ai à faire de qui il appelle et de ce qu’il a inauguré ? Par contre, les informations qui m’intéressent, elles sont introuvables. Ça me dégoute. ».  

L’impossibilité de critiquer le pouvoir politique est d’autant plus frustrant pour la population égyptienne qu’elle fait par ailleurs face à un fort niveau d’inégalité économique : les revenus du travail sont souvent insuffisants pour pouvoir vivre décemment, alors que les élites économiques s’enrichissent grâce aux revenus du capital investi dans les entreprises pétrolifères. Le résultat est sans appel : une majorité d’égyptiens s’échine au travail sans pouvoir s’assurer un niveau de vie suffisant tandis qu’une minorité vit confortablement du fruit des rentes pétrolières. Les chauffeurs dénigrent systématiquement cette injustice qu’ils vivent au quotidien et qui les pousse à devoir multiplier les courses sans toujours parvenir à maintenir leur niveau de vie. Ainsi, l’auteur ne cache pas sa surprise lorsqu’il s’aperçoit que le taxi dans lequel il monte est conduit par un individu qui ne cesse de s’endormir… Et il ne cache pas non plus sa stupéfaction d’apprendre que celui-ci n’a pas quitté son taxi depuis trois jours, enchaînant les trajets afin de pouvoir régler ses dettes…

Mais cette injustice nourrit aussi le ressentiment des taxis envers une élite économique de connivence avec les gouvernants pour éviter tout changement social. La corruption des hommes politiques est un fait reconnu et accepté avec résignation : chacun conçoit donc l’idée qu’il ne pourra jamais espérer une mobilité vers le haut de la pyramide sociale en travaillant, ce qui conduit parmi la population à une lutte permanente pour ne pas descendre de l’échelle sociale et pour conserver son niveau de vie : « Dans ce pays, les gens ne font que se voler les uns les autres. C’est ça l’économie », conclue de façon laconique un chauffeur…

Mais devoir faire face à cette société bloquée est particulièrement brutal pour les jeunes égyptiens qui ne peuvent compter sur leurs études pour occuper des positions sociales prestigieuses. Cette réalité possède un impact considérable sur les aspirations d’une jeunesse désenchantée qui ne croit plus en l’avenir, puisqu’elle est destinée à devoir lutter pour sa survie en multipliant les petits boulots mal payés et sans rapport avec ce pour quoi ils ont été formés au sein du système scolaire. Cette perspective influence même leur conception de l’amour ! Un chauffeur de taxi expose ainsi la vision cynique de sa fille pour qui la seule chance de connaître une vie meilleure passe par un mariage de raison avec un homme riche : « Quel amour ? Quelle merde ? Je veux me marier avec quelqu’un de riche. Que je l’aime ou pas, ça m’est égal. L’important, c’est qu’il soit riche. ».

Ce portrait de la vie égyptienne sous un pouvoir autocrate interpelle en nous montrant le caractère inextricable de la situation : des citoyens condamnés à vivre dans un mensonge démocratique qui les révolte mais auquel ils n’ont d’autre choix que de croire au risque de s’exposer à la répression… Comme le résume de manière cinglante un chauffeur : « On vit dans un mensonge total auquel on croit. Et l’unique rôle du gouvernement est de vérifier qu’on y croit, non ? ».

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