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Les SES au Grand Air

Un blog de ressources pour les sciences économiques et sociales

La fable de la « tragédie des biens communs »

C’est l’histoire d’une fable : formulée par Garrett Hardin en 1968, elle raconte l’histoire de biens communs qui, n’appartenant à personne (car non-excluables) et pouvant être appropriés (car rivaux), sont condamnés à être surexploités suite au calcul égoïste d’humains désirant consommer sans retenue ces biens afin de maximiser leur satisfaction et leur gain. La morale est simple : laisser un bien commun en libre accès, il finira nécessairement par être détruit par la rationalité humaine. Ce qui conduit Hardin à parler de « tragédie des biens communs ». Pour y faire face, Hardin suggère d’instaurer des droits de propriété privée ou publique donnant à des individus ou à l’Etat la responsabilité de définir le mode de gestion de ces biens communs afin d’éviter leur destruction.

C’est cette fable tragique que mettent en question deux chercheurs français, Pierre Dardot (philosophe) et Christian Laval (sociologue), dans un ouvrage récent (Commun. Essai sur la révolution au 21ème siècle, La Découverte/Poche, 2015, 590 p., 13,5 €). Plus précisément, ils formulent trois critiques à l’égard de la théorie construite par Hardin.

D’abord, ils estiment que Garrett Hardin propose une définition assez floue de ce qu’il entend par bien commun : en effet, les auteurs considèrent que cette appellation telle qu’elle est utilisée dans cette théorie confond un cas très divers de « choses » communes. Ainsi, Hardin désigne comme « commun » aussi bien ce qui n’appartient à personne et qui est « inappropriable » (comme la mer ou l’air) que ce qui n’a pas de maître mais peut être approprié (comme les poissons pêchés dans la mer). Or, cette confusion est gênante au regard des préconisations formulées par Hardin sur la nécessité de définir des droits de propriété : si cela est possible avec les biens que l’on peut s’approprier, il paraît compliqué d’en faire autant avec ceux pour lesquels on ne peut définir de droits de propriété. On voit mal comment définir un droit de propriété sur l’air, et on peut s’interroger sur le caractère désirable d’une telle proposition ! De fait, la confusion de Hardin conduit à la formulation d’une solution partielle qui ne permet pas de savoir comment lutter contre la surexploitation des biens communs non appropriables.

Ensuite, Dardot et Laval soulignent que le raisonnement de Garrett Hardin suggère que l’égoïsme serait une caractéristique liée à la « nature » humaine : l’homme serait naturellement égoïste et poussé par ses pulsions individualistes à maximiser sa satisfaction au détriment de la préservation des biens communs. Or, une telle conception est pour le moins discutable ; en effet, les auteurs soulignent que lorsque des agriculteurs surexploitent une ressource naturelle comme l’eau par exemple, il ne s’agit aucunement d’un comportement « naturel ». Au contraire, ils adoptent ce comportement car ils agissent au sein d’une économie qui valorise l’agriculture capitaliste reposant sur un mode de production intensif extrêmement gourmand en eau. Ainsi, la surexploitation des communs n’est pas liée à la nature égoïste des humains mais à leur inscription dans un modèle économique qui encourage et valorise les comportements égoïstes. En laissant croire au caractère inné de l’égoïsme, Hardin donne à penser que l’on ne peut lutter contre cette faiblesse humaine et que seule une issue tragique est possible ; il empêche alors de considérer qu’une refonte des fondements du modèle économique capitaliste qui est à l’origine des comportements égoïstes constitue un horizon pour lutter contre la destruction des biens communs.  

Enfin, les auteurs considèrent que les solutions émises par Hardin pour préserver les biens communs sont pour le moins partielles. En proposant l’instauration de droits de propriété comme unique remède, Hardin ne résout pas la question des biens communs « inappropriables » mais il omet aussi de mentionner une autre voie de gestion de ces biens : l’auto-organisation des usagers. Or, l’économiste Elinor Ostrom a bien montré dans ses travaux postérieurs à la formulation de la « tragédie des biens communs » que les usagers de ressources communes élaboraient le plus souvent des règles sociales informelles afin d’éviter leur épuisement et pour faire en sorte que ces biens continuent de profiter à tous puisqu’ils n’appartiennent à personne. Cette gestion « communautaire » des biens communs a l’avantage de pouvoir s’appliquer aux biens communs « inappropriables », et constitue une alternative sérieuse à la mise en œuvre de droits de propriété qui sous-entend que le marché et l’Etat serait par essence des institutions plus efficaces que les populations pour allouer les ressources communes. Les travaux d’Olstrom montrent au contraire que l’auto-organisation peut être bien plus efficace que les droits de propriété car les populations sont d’autant plus attentives à la préservation des biens communs que chaque individu qui en bénéficie est associé à la définition des pratiques et des normes d’usage de ces biens. Néanmoins, Dardot et Laval regrettent qu’Olstrom ne fasse de cette trouvaille qu’une opportunité supplémentaire de gérer les biens communs et non pas une alternative radicale aux solutions envisagées par Hardin.

Cet ouvrage propose donc un regard rafraichissant sur une théorie qui fait souvent l’unanimité par le caractère consensuel de sa formulation. En nous permettant d’interroger les fondements implicites de l’idée de « tragédie des biens communs », Dardot et Laval nous permettent d’en envisager la critique ; une critique constructive puisqu’elle permet de mettre en lumière une solution passée sous silence par Hardin. D’ailleurs, ce silence en dit long sur les présupposés libéraux de la « tragédie des biens communs » en ce qu’elle exclue toute perspective communautaire d’auto-organisation des populations pour préserver ces ressources.

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