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Les SES au Grand Air

Un blog de ressources pour les sciences économiques et sociales

Se libérer du travail : un avenir désirable ?

Robert Castel a bien montré dans ses travaux comment l’insécurité sociale avait été jugulée par l’avènement d’une société salariale au cours du 20ème siècle : celle-ci se caractérise par un encadrement du rapport entre les employeurs et leurs salariés. Ainsi, en contrepartie de l’acceptation par les travailleurs du lien de subordination à l’employeur, ces derniers bénéficient de protections sociales liées à la possession d’un travail. Dans un article du Monde Diplomatique paru en juillet 2017, Danièle Linhart met en évidence les mutations connues par ce rapport salarial et interroge la capacité des travailleurs à se libérer du lien de subordination qui les maintient sous la férule des employeurs.

Au cours de la période des Trente glorieuses, le rapport salarial a été favorable aux travailleurs : le faible taux de chômage et la rareté de l’offre de travail rendaient la subordination à l’employeur toute relative puisqu’un travailleur pouvait facilement quitter un emploi jugé trop contraignant ou pas assez rémunéré car il lui était aisé d’en retrouver un. Parallèlement, des avancées sociales majeures sont obtenues par les travailleurs (baisse de la durée légale du travail, semaines supplémentaires de congés payés, salaire minimum) dans un contexte où les sections syndicales sont particulièrement puissantes face aux organisations patronales. Toutefois, cette situation bascule à partir de la fin des années 1970 car la morosité économique se pérennise et engendre une augmentation du chômage alors que, dans le même temps, la mondialisation économique facilite la mise en concurrence des travailleurs français (notamment les moins qualifiés) avec leurs homologues étrangers.

Dès lors, le rapport salarial devient défavorable aux travailleurs : l’installation d’un chômage de masse entraine un surplus d’offre de travail, et la mise en concurrence des salariés français avec des travailleurs dont les conditions de rémunération sont moins favorables rogne leur capacité à négocier le maintien des protections sociales existantes. Dès lors, le lien de subordination devient plus affirmé : le salarié doit accepter de se conformer aux exigences de son employeur, en matière d’investissement au travail (heures supplémentaires, primes de performance individuelle) ou de niveau de rémunération, au risque d’être licencié dans un contexte où retrouver un emploi est très complexe. En parallèle, cela conduit les salariés à adopter des comportements individualistes en défendant d’abord leur intérêt individuel (préserver leur emploi) avant de chercher à améliorer le sort collectif des travailleurs ; ces comportements individualistes affaiblissent donc la puissance des syndicats et leur capacité à négocier de nouvelles avancées sociales face aux organisations patronales. Aussi, cette individualisation du rapport salarial conduit à un déséquilibre du rapport salarial : le lien de subordination domine et fragilise les protections collectives associées au travail, ce qui se traduit par le développement du phénomène des travailleurs pauvres englués dans des formes d’emplois précaires et peu rémunérés. Castel conclut alors au passage d’une société du « salariat » à une société du « précariat ».

Dans un contexte marqué par un rapport salarial qui leur est défavorable, Linhart tente de tracer les perspectives pouvant advenir pour les travailleurs. La première consiste à prendre acte de la puissance du lien de subordination et à admettre que les employeurs peuvent même demander aux travailleurs de renoncer au statut de salarié et aux protections sociales qui lui sont attaché. Dès lors, l’employeur ne recruterait pas un salarié dans le cadre d’un contrat lui imposant de devoir se conformer à des règles sociales jugées contraignantes (cotisations, salaire minimum), mais embaucherait un travailleur indépendant rémunéré à la tâche dans des conditions définies par l’employeur en dehors de toute contrainte réglementaire. Les travailleurs seraient dès lors conduits à être des « entrepreneurs d’eux-mêmes » acceptant « l’opportunité » ou la « chance » de posséder un travail contre la renonciation à toute protection sociale. Si cette perspective peut paraître peu engageante, elle existe et se répand actuellement par le biais de plateformes comme Deliveroo qui rémunère ses livreurs à vélo à la tâche (nombre de livraisons effectuées) et en dehors de tout contrat de travail puisqu’ils sont le plus souvent embauchés sous le statut d’auto-entrepreneurs. On arrive alors à une situation paradoxale où les livreurs ont le statut d’entrepreneur… tout en étant soumis au lien de subordination à un employeur en ce qui concerne la fixation de leur niveau de rémunération et leurs conditions de travail. Derrière les discours optimistes tenus par le gouvernement actuel qui encourage les individus à se prendre en main, à entreprendre, à prendre des risques et des initiatives se cache donc une réalité beaucoup moins glorieuse constituée d’individus « entrepreneurs d’eux-mêmes » devant renoncer à toute protection sociale et à accepter sans broncher cette situation.     

Ensuite, d’autres tendances politiques proposent d’instaurer un revenu universel afin de faire en sorte que les individus ne soient plus exclusivement dépendants de leur travail pour vivre décemment. De fait, on rompt par cette initiative le lien inauguré par la société salariale entre la possession d’un travail et l’accès aux revenus et à une protection sociale. Aussi, les travailleurs se sachant protégés par un revenu universel, ils pourraient être libérés du lien de subordination inhérent au rapport salarial tout en continuant de travailler. Toutefois, Linhart considère que ce revenu universel constitue une solution partielle : sachant que les travailleurs seraient protégés par ailleurs, les employeurs pourraient être tentés de vouloir réduire à la portion congrue les droits sociaux accordés à leurs employés. Aussi, loin de régler la question de la protection garantie aux individus, cette mesure pourrait constituer un effet d’aubaine pour des employeurs désireux de se dégager des « contraintes » du droit du travail : pourquoi continuer à financer la protection sociale par le biais des cotisations patronales ou à maintenir un salaire minimum lorsqu’un revenu universel est déjà versé aux travailleurs ?

Enfin, Linhart explore une troisième voie qui correspond aux entreprises qui se présentent comme des organisations « libérées » ou « horizontales » en donnant aux travailleurs un degré d’autonomie et de décision plus importants. Néanmoins, l’auteure se méfie de ces organisations auto-proclamées « bienveillantes » avec leurs salariés en ce qu’elles peuvent être le fruit d’une « ruse du capitalisme » : la valorisation de l’autonomie et du sens de l’initiative au sein de ces organisations peut en effet se transformer en une exigence à être autonome. Dès lors, ce modèle d’entreprise libérée peut dissimuler une stratégie managériale où le lien de subordination est d’autant plus efficace qu’il intime l’ordre d’être autonome au travailleur tout en lui donnant le sentiment qu’il est à l’origine de ce choix.

Linhart conclue son analyse par le constat que la rupture du lien de subordination qui relie un employeur à un travailleur passe par l’invention d’un modèle alternatif qui serait donc à construire de toute pièce. En affirmant cela, elle passe cependant sous silence un modèle économique, celui de l'économie sociale et solidaire (ESS) où la démocratie au sein de l’entreprise ne dépend pas de la « bienveillance » d’un employeur mais où les salariés sont associés à la gestion et aux décisions de l’entreprise pour la simple et bonne raison qu’ils en sont les propriétaires à parts égales. Un modèle qui libère donc les travailleurs du lien de subordination en leur donnant la possibilité de fixer collectivement les conditions dans lesquelles ils travaillent, et dont l’activité est moins guidée par la recherche de profitabilité que par la volonté de prendre en charge des activités économiques délaissées par le marché, faute de perspectives de gain, et par l’Etat, faute de ressources ou de volonté politique. Un modèle économique qui permet de repenser le rapport salarial en dehors du cadre capitaliste, rien que ça !

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